EV/EBIT vs EV/EBITDA : quel multiple utiliser pour valoriser une entreprise

EV/EBIT et EV/EBITDA mesurent la même valeur d'entreprise, mais leur écart révèle l'intensité capitalistique réelle de la cible.

Introduction : deux multiples, un seul écart qui change tout

Pourquoi deux entreprises affichant le même multiple EV/EBITDA peuvent-elles afficher un multiple EV/EBIT presque deux fois supérieur l'une par rapport à l'autre ? La réponse tient à un seul poste comptable : les dotations aux amortissements. L'EV/EBIT et l'EV/EBITDA rapportent tous deux la valeur d'entreprise (EV) à un résultat opérationnel, mais le second ignore intégralement les amortissements quand le premier les intègre comme une charge réelle.

« I think that, every time you see the word EBITDA, you should substitute the words 'bullshit earnings.' », Charlie Munger, Poor Charlie's Almanack.

Cette formule volontairement provocatrice de l'investisseur américain résume un débat bien réel entre praticiens de l'évaluation : les intérêts, les impôts et les amortissements sont des charges effectivement payées ou provisionnées par l'entreprise, et les ignorer peut conduire à surestimer sa capacité réelle de génération de trésorerie.

La plupart des guides de valorisation présentent l'EV/EBIT comme le multiple à privilégier dès qu'une entreprise est capitalistique, puisqu'il intègre une charge réelle que l'EBITDA ignore. La pratique de marché dit pourtant l'inverse : c'est précisément dans les secteurs les plus capitalistiques, où les politiques d'amortissement varient le plus d'un pair à l'autre, que l'EV/EBITDA reste le multiple de référence, l'EV/EBIT n'y servant que de signal diagnostique. Cette publication détaille pourquoi, avec une démonstration chiffrée à l'appui.

Trois raisons rendent ce choix de multiple structurant en 2026. Premièrement, l'écart entre EV/EBIT et EV/EBITDA grandit avec l'intensité capitalistique du secteur analysé, un paramètre que les bases de comparables boursiers ou transactionnels doivent impérativement neutraliser. Deuxièmement, les politiques d'amortissement diffèrent sensiblement entre les normes IFRS, le plan comptable général français et les normes suisses Swiss GAAP FER, ce qui rend l'EBIT plus sensible aux choix comptables que l'EBITDA. Troisièmement, la pratique du LBO continue de s'appuyer sur l'EBITDA comme proxy de la capacité de remboursement de la dette, quand l'analyse fondamentale de long terme privilégie de plus en plus l'EBIT ou les flux de trésorerie disponibles.

Cette publication détaille successivement la définition et l'origine de ces deux multiples, les raisons pour lesquelles leur écart doit alerter l'analyste, la méthode de calcul et d'interprétation, les situations où privilégier l'un ou l'autre, une démonstration chiffrée du risque de comparabilité, leurs avantages et limites respectifs, l'intérêt de toujours confronter la valorisation par les multiples à une approche DCF, cinq erreurs fréquentes, deux cas chiffrés (France et Suisse) et les questions les plus courantes des dirigeants sur le sujet.

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Définition : que mesurent l'EV/EBIT et l'EV/EBITDA ?

L'EV/EBITDA rapporte la valeur d'entreprise (Enterprise Value, la somme de la capitalisation boursière ou du prix des titres, de la dette financière nette et le cas échéant des intérêts minoritaires) à l'EBITDA (Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation and Amortization, proche de l'excédent brut d'exploitation français), un résultat opérationnel calculé avant charges financières, impôts, dotations aux amortissements et provisions. L'EV/EBIT rapporte la même valeur d'entreprise à l'EBIT (Earnings Before Interest and Taxes, le résultat opérationnel après amortissements), un résultat inférieur à l'EBITDA du seul montant des dotations aux amortissements de l'exercice.

La relation entre les deux indicateurs de résultat est purement arithmétique : EBIT = EBITDA moins dotations aux amortissements et provisions. Pour une même valeur d'entreprise, le multiple EV/EBIT est donc mécaniquement supérieur au multiple EV/EBITDA dès lors que l'entreprise enregistre des amortissements positifs, ce qui est le cas de la quasi-totalité des entreprises industrielles ou possédant des actifs immobilisés significatifs.

Wall Street Prep illustre cet écart avec trois entreprises valorisées 1 milliard de dollars chacune pour un EBITDA identique de 100 millions de dollars, soit un multiple EV/EBITDA de 10,0x dans les trois cas. Une fois les amortissements pris en compte, le multiple EV/EBIT s'établit à 10,5x et 10,8x pour les deux entreprises à faible intensité capitalistique, contre 25,0x pour l'entreprise à forte intensité capitalistique, alors que les trois affichaient un multiple EV/EBITDA strictement identique.

Cette approche par les multiples est codifiée au niveau international par la norme IVS 105 de l'International Valuation Standards Council, qui retient l'approche par le marché comme approche à privilégier dès lors que des données de marché fiables, vérifiables et pertinentes sont disponibles, l'EBITDA, l'EBIT, le résultat net et le chiffre d'affaires figurant parmi les unités de comparaison usuelles. L'IVS 105 précise que le choix du multiple à retenir dans la fourchette observée sur l'échantillon de comparables relève du jugement de l'évaluateur, au regard de facteurs qualitatifs et quantitatifs propres à la cible, dont l'intensité capitalistique fait partie.

En synthèse : sur le mode de calcul, l'EV/EBITDA ignore intégralement les amortissements quand l'EV/EBIT les intègre comme une charge réelle. Sur le niveau du multiple, l'EV/EBIT est toujours égal ou supérieur à l'EV/EBITDA pour une même entreprise. Sur la sensibilité aux choix comptables, l'EV/EBITDA reste insensible aux politiques d'amortissement, quand l'EV/EBIT en dépend directement, ce qui complique les comparaisons entre entreprises appliquant des référentiels ou des durées d'utilité différents. Sur la lecture de l'intensité capitalistique, seul l'écart entre les deux multiples révèle le poids réel des investissements de maintenance dans le compte de résultat d'une entreprise donnée.

Origine : pourquoi deux multiples coexistent

L'EBIT, résultat opérationnel après amortissements, est l'indicateur le plus ancien des deux : il découle directement de la présentation classique du compte de résultat et sert de base au calcul de l'impôt sur les sociétés dans la plupart des juridictions. L'EBITDA, en revanche, est une construction plus récente, popularisée dans les années 1970-1980 par le dirigeant américain John Malone à la tête de l'opérateur câble TCI, confronté à des investissements massifs en infrastructure qui écrasaient son résultat net sans refléter la réalité de sa génération de trésorerie opérationnelle.

L'indicateur s'est ensuite généralisé pendant la vague de leveraged buy-out des années 1980, où les fonds de private equity l'ont adopté comme proxy de la capacité de remboursement de la dette senior d'une cible, un usage encore dominant aujourd'hui dans le calcul des ratios de levier (dette nette / EBITDA). L'EV/EBIT n'a jamais disparu de la pratique de l'évaluation, mais il y occupe un rôle plus restreint que l'EV/EBITDA : il sert surtout de signal diagnostique ponctuel, notamment lorsque l'intensité capitalistique de la cible diffère fortement de celle de ses comparables, une limite de l'EBITDA que Charlie Munger a résumée à sa manière.

Le cadre normatif renforce cette hétérogénéité des pratiques d'amortissement. En France, le plan comptable général (art. 214-1) impose de déterminer la durée d'utilisation d'un actif immobilisé au regard de critères physiques, techniques, juridiques ou économiques, et retient la durée la plus courte lorsque plusieurs critères s'appliquent simultanément. En Suisse, l'art. 960a du Code des obligations rend l'amortissement obligatoire pour les actifs sujets à l'usure ou au vieillissement, calculé selon les principes commerciaux généralement admis, et distingue ces amortissements des corrections de valeur destinées à couvrir d'autres pertes de valeur. La norme Swiss GAAP FER 18 (immobilisations corporelles) impose par ailleurs de publier en annexe la méthode d'amortissement retenue et la durée d'utilisation estimée pour chaque catégorie d'actif. Deux entreprises économiquement comparables appliquant des durées d'utilisation ou des méthodes différentes sous ces référentiels afficheront donc un EBIT différent pour un EBITDA strictement identique.

Pourquoi l'écart entre EV/EBIT et EV/EBITDA doit alerter l'analyste

Cinq raisons expliquent pourquoi un écart significatif entre EV/EBIT et EV/EBITDA doit systématiquement être creusé avant de retenir une valorisation :

  • Il révèle l'intensité capitalistique réelle de la cible : un écart faible signale une activité peu consommatrice d'actifs immobilisés, un écart large signale un outil de production lourd dont le renouvellement pèsera sur les flux de trésorerie futurs.
  • Il expose les biais de comparaison entre secteurs : comparer le multiple EV/EBITDA d'une société de services à celui d'un industriel lourd masque une différence de qualité de résultat que seul l'EV/EBIT permet de corriger.
  • Il traduit des choix comptables qui peuvent différer d'un pair à l'autre : deux entreprises économiquement comparables peuvent afficher un EBIT très différent selon la durée d'utilité retenue pour leurs actifs ou le référentiel comptable appliqué (IFRS, PCG français, Swiss GAAP FER), sans que leur EBITDA n'en soit affecté.
  • Il conditionne la capacité d'endettement soutenable d'un montage : un EBITDA élevé par rapport à l'EBIT peut donner une fausse impression de capacité de remboursement si les investissements de maintenance nécessaires ne sont pas correctement anticipés dans le plan d'affaires.
  • Il influence directement le multiple de sortie anticipé : un acquéreur industriel averti recoupe systématiquement le multiple EV/EBITDA affiché avec le capex de maintenance réel de la cible, ce qui peut réduire l'écart entre la valorisation espérée sur la base de l'EBITDA et le prix effectivement obtenu.

Comment calculer et interpréter l'écart entre les deux multiples

Le calcul débute par la construction d'un EBITDA normalisé de la cible, retraité des éléments non récurrents et des rémunérations dirigeantes hors marché, une étape documentée dans notre publication sur l'EBITDA normalisé. L'EBIT est ensuite obtenu en déduisant de cet EBITDA normalisé les dotations aux amortissements et provisions réellement supportées par l'entreprise sur l'exercice de référence, sans retraitement supplémentaire puisque ces charges correspondent à une consommation réelle d'actifs.

La valeur d'entreprise est estimée séparément, le plus souvent par la méthode des multiples boursiers ou la méthode des multiples de transactions appliquée à un échantillon de comparables sectoriels, puis recoupée le cas échéant avec une méthode DCF actualisée au coût moyen pondéré du capital de la cible. Les deux multiples, EV/EBITDA et EV/EBIT, sont alors calculés à partir de cette même valeur d'entreprise et comparés à l'écart observé sur l'échantillon de comparables : un écart de la cible sensiblement supérieur à celui du secteur signale une intensité capitalistique ou une politique d'amortissement atypique qu'il convient d'investiguer avant de retenir la valorisation. La valeur des capitaux propres est enfin obtenue en déduisant de la valeur d'entreprise retenue la dette financière nette, via le pont VE / capitaux propres.

Quand privilégier l'EV/EBIT ou l'EV/EBITDA ?

L'EV/EBITDA reste le multiple de référence par défaut dans la quasi-totalité des secteurs, y compris les plus capitalistiques (industrie manufacturière, transport, énergie, immobilier, infrastructures de réseau). Ce choix peut sembler contre-intuitif puisque l'EBITDA ignore le capex, mais il s'explique par la comparabilité : dans ces secteurs, le parc d'actifs des différents comparables a le plus souvent un âge et une politique d'amortissement hétérogènes (durée d'utilité, méthode retenue, ancienneté des investissements), ce qui rend l'EBIT, et donc l'EV/EBIT, peu comparable d'un pair à l'autre pour des raisons purement comptables, sans rapport avec leur valeur économique relative. Lorsque l'analyste veut malgré tout intégrer le poids réel du capex dans un secteur capitalistique, la pratique de marché privilégie un multiple EV/(EBITDA moins capex) ou un recoupement DCF, plutôt qu'un basculement vers l'EV/EBIT.

L'EV/EBIT devient utilisable sans réserve particulière, et parfois légèrement préférable, lorsque la cible et ses comparables présentent une intensité capitalistique faible et homogène : les activités de services, l'ingénierie, le conseil, le logiciel et les modèles SaaS où d'autres multiples spécifiques peuvent également s'appliquer (voir notre fiche multiple ARR pour la valorisation SaaS). Les amortissements y sont faibles, donc peu susceptibles d'introduire un biais de comparabilité, et l'EV/EBIT offre alors une lecture légèrement plus complète de la rentabilité, sans coût de comparabilité additionnel. L'EV/EBIT garde par ailleurs son utilité comme signal diagnostique ponctuel, pour comparer des entreprises de secteurs différents ou pour repérer un écart anormal au sein d'un échantillon, mais rarement comme multiple de valorisation retenu en tant que tel dans un secteur capitalistique. L'analyse de la capacité d'endettement dans un montage de type LBO continue, par ailleurs, de s'appuyer sur l'EV/EBITDA, qui reste le proxy de marché standard du service de la dette. Dans la pratique, les deux multiples sont le plus souvent calculés et présentés côte à côte, l'écart entre eux étant en lui-même une information utile à la négociation.

En synthèse pratique :

Profil de la cible et de ses comparables Multiple à retenir Pourquoi
Intensité capitalistique faible et homogène (services, conseil, ingénierie, logiciel, SaaS)EV/EBITDA ou EV/EBIT, interchangeablesAmortissements faibles, biais de comparabilité négligeable
Intensité capitalistique forte (industrie, transport, énergie, immobilier, infrastructures)EV/EBITDAPolitiques d'amortissement hétérogènes entre pairs (durée d'utilité, méthode, âge du parc)
Comparaison entre deux secteurs d'intensité capitalistique différenteEV/EBIT, en signal diagnostiqueNeutralise en partie l'écart d'intensité capitalistique entre les deux profils
Analyse de la capacité d'endettement (LBO)EV/EBITDAProxy de marché standard du service de la dette
Secteur capitalistique où le capex réel doit être intégré à la valorisationEV/(EBITDA moins capex) ou DCFCapture le capex réel sans importer le bruit comptable de l'EV/EBIT

Démonstration chiffrée : pourquoi deux entreprises identiques peuvent afficher des EV/EBIT très différents

Exemple numérique construit à titre pédagogique, sans rapport avec un mandat réel.

Deux entreprises industrielles, Société H et Société I, possèdent exactement le même parc d'équipements de production, acquis pour 60 M EUR, génèrent la même EBITDA normalisé de 10 M EUR et sont valorisées par le marché à la même valeur d'entreprise de 50 M EUR, soit un multiple EV/EBITDA identique de 5,0x pour les deux. Rien, dans leur réalité économique, ne les distingue.

Société H amortit son parc sur une durée d'utilité de 15 ans, soit une dotation annuelle de 4,0 M EUR et un EBIT de 6,0 M EUR, pour un multiple EV/EBIT de 8,3x. Société I amortit le même type d'équipement sur une durée d'utilité de 8 ans, soit une dotation annuelle de 7,5 M EUR et un EBIT de 2,5 M EUR, pour un multiple EV/EBIT de 20,0x. Le seul écart entre les deux sociétés est une hypothèse comptable de durée d'utilité, documentée dans l'annexe de leurs comptes conformément au cadre normatif applicable, pas une différence de valeur, de rentabilité opérationnelle ou de besoin réel de renouvellement des actifs.

Un analyste qui comparerait Société H et Société I sur la seule base de leur EV/EBIT en conclurait, à tort, que Société I est bien plus chère que Société H alors qu'elles sont strictement équivalentes sur le plan économique et identiquement valorisées par le marché. L'EV/EBITDA, lui, affiche la même valeur relative pour les deux : c'est précisément cette robustesse à l'hypothèse comptable qui en fait le multiple de référence dans les secteurs où elle varie fortement d'un pair à l'autre.

À qui faire appel pour arbitrer entre EV/EBIT et EV/EBITDA

Deux compétences distinctes entrent en jeu. La première est la capacité à construire un échantillon de comparables réellement homogène en termes de secteur, de taille et d'intensité capitalistique, condition préalable à toute comparaison fiable entre les deux multiples. La seconde est la capacité à interpréter l'écart observé à la lumière du plan d'affaires réel de la cible, de ses besoins de renouvellement d'actifs et de la structure de financement envisagée, un exercice qui dépasse le simple calcul mécanique des ratios.

Hectelion accompagne les dirigeants et les fonds d'investissement dans l'évaluation d'entreprise en France et en Suisse, en sélectionnant et en retraitant les multiples réellement pertinents pour le profil de la cible plutôt qu'en appliquant mécaniquement un multiple sectoriel moyen. Cette approche s'appuie sur notre publication de référence sur les multiples de valorisation sectoriels EV/EBITDA en France et en Suisse, qui détaille les niveaux observés par secteur.

Avantages : simplicité, comparabilité, proxy de trésorerie

L'EV/EBITDA offre une comparabilité immédiate entre entreprises appliquant des politiques d'amortissement différentes, une simplicité de calcul qui en fait le multiple le plus utilisé dans les bases de comparables boursiers et transactionnels, et un proxy raisonnable de la capacité de remboursement de la dette dans les montages à effet de levier.

L'EV/EBIT offre en contrepartie, en théorie, une meilleure prise en compte du coût réel de renouvellement des actifs immobilisés et une moindre sensibilité aux stratégies d'optimisation qui privilégient la croissance de l'EBITDA au détriment des investissements de maintenance. Cet avantage reste toutefois concentré aux comparaisons intra-entreprise ou aux secteurs à politique d'amortissement homogène, pour les raisons de comparabilité détaillées plus haut.

Limites : ce que ni l'un ni l'autre ne mesure

L'EV/EBITDA ne montre pas le montant des investissements que l'entreprise doit engager pour maintenir son outil de production, ce qui peut masquer un besoin de trésorerie récurrent significatif dans les secteurs capitalistiques. Il ignore par ailleurs les variations de besoin en fonds de roulement, ce qui peut occulter de la trésorerie immobilisée dans les stocks ou les créances clients.

L'EV/EBIT, de son côté, reste sensible aux choix comptables portant sur la durée d'utilité et la méthode d'amortissement retenues, ce qui peut fausser la comparaison entre pairs appliquant des conventions différentes, y compris au sein d'un même secteur.

Ni l'un ni l'autre des deux multiples ne remplace une méthode DCF pour les entreprises à forte croissance ou à profil de rentabilité encore instable, où la méthode des multiples trouve ses limites les plus nettes.

Pourquoi toujours confronter la valorisation par les multiples à une approche DCF

La méthode des multiples et la méthode DCF mesurent la valeur par deux voies indépendantes : la première par comparaison de marché, la seconde par projection intrinsèque des flux de trésorerie actualisés au coût moyen pondéré du capital. Confronter systématiquement les deux résultats, quel que soit le multiple retenu entre EV/EBIT et EV/EBITDA, reste une discipline utile même lorsque l'échantillon de comparables paraît solide, une pratique détaillée dans notre publication sur les approches et méthodes d'évaluation d'entreprise.

Un écart important entre les deux méthodes n'est jamais anodin. Lorsque la valeur obtenue par DCF ressort sensiblement plus élevée que la valeur issue des multiples, cela peut signaler que la base de multiples retenue n'est pas la bonne : échantillon de comparables trop restreint ou mal sélectionné, EBITDA de la cible insuffisamment normalisé par rapport à celui du secteur, ou multiple sectoriel appliqué sans tenir compte d'un profil de croissance ou de marge significativement supérieur à celui des comparables.

Lorsque c'est l'inverse, un DCF sensiblement inférieur aux multiples, l'écart peut révéler des hypothèses de plan d'affaires trop optimistes dans le DCF, ou au contraire des multiples de marché eux-mêmes gonflés par un contexte sectoriel euphorique, peu représentatif de la valeur intrinsèque de la cible.

Dans les deux cas, l'écart ne doit jamais être résolu en retenant mécaniquement la moyenne des deux valeurs : il appelle une revue critique des hypothèses de chaque méthode, normalisation de l'EBITDA, pertinence de l'échantillon de comparables, cohérence des hypothèses de croissance et du coût moyen pondéré du capital retenu, avant d'arbitrer entre les deux résultats ou de resserrer la fourchette de valeur finale.

Les 5 erreurs à éviter

Erreur 1 : Comparer un EV/EBIT à un EV/EBITDA sur un même échantillon

Mélanger les deux multiples au sein d'un même tableau de comparables, en appliquant par exemple un multiple EV/EBIT moyen du secteur à l'EBITDA de la cible, produit une valorisation mécaniquement erronée, la plupart du temps surestimée. Chaque multiple doit être appliqué au résultat correspondant, sur un échantillon homogène.

Erreur 2 : Se fier à l'EV/EBITDA sans jamais le recouper avec le capex réel

Retenir le multiple EV/EBITDA sans jamais le confronter au capex de maintenance réel de la cible revient à ignorer le coût de renouvellement de son outil de production. Le réflexe correct n'est pas de basculer vers l'EV/EBIT, dont la comparabilité entre pairs capitalistiques est elle-même fragile, mais de recouper l'EV/EBITDA avec le plan d'investissement prévisionnel ou avec un multiple EV/(EBITDA moins capex).

Erreur 3 : Ignorer les différences de politique d'amortissement entre comparables

Deux entreprises économiquement proches peuvent afficher des EBIT très différents selon la durée d'utilité retenue pour des actifs similaires ou le référentiel comptable appliqué. Comparer leurs multiples EV/EBIT sans retraitement préalable expose à des conclusions erronées sur leur valorisation relative.

Erreur 4 : Ne pas normaliser l'EBITDA avant de calculer les deux multiples

Un EBITDA non retraité des éléments non récurrents, des rémunérations dirigeantes hors marché ou des charges liées à des actifs non opérationnels fausse mécaniquement le calcul de l'EBIT qui en découle, et donc les deux multiples simultanément.

Erreur 5 : Appliquer un multiple coté à une PME non cotée sans décote

Les multiples EV/EBIT et EV/EBITDA issus d'échantillons de sociétés cotées intègrent une liquidité et une taille sans commune mesure avec celles d'une PME. Les appliquer sans décote de taille et d'illiquidité conduit à surestimer systématiquement la valeur d'une entreprise non cotée.

Cas 1 : sous-traitant automobile français, un écart de multiple qui révèle l'intensité capitalistique

Cas construit à titre pédagogique sur les pratiques de marché observées.

Société F SAS, sous-traitant de rang 2 pour l'industrie automobile implanté en Auvergne-Rhône-Alpes, fait l'objet d'une évaluation d'entreprise dans le cadre d'un projet de cession. L'échantillon de comparables transactionnels retenu fait ressortir un multiple sectoriel de 5,0x l'EBITDA, appliqué à un EBITDA normalisé de 8 M EUR, ce qui conduit à une valeur d'entreprise de 40 M EUR.

Les dotations aux amortissements de Société F s'élèvent à 3,5 M EUR sur l'exercice de référence, reflétant un parc de presses et de lignes d'assemblage renouvelé tous les sept à dix ans. L'EBIT ressort donc à 4,5 M EUR, soit un multiple EV/EBIT de 8,9x pour la même valeur d'entreprise de 40 M EUR. L'écart de 3,9 points entre les deux multiples n'est pas une anomalie : il reflète l'intensité capitalistique normale du secteur, où les politiques d'amortissement varient fortement d'un sous-traitant à l'autre selon l'âge du parc industriel. L'équipe d'évaluation conserve l'EV/EBITDA comme multiple de référence pour la négociation, mais recoupe la valorisation obtenue avec une méthode DCF intégrant explicitement le plan d'investissement de maintenance prévisionnel, avant de retenir une fourchette de valeur resserrée autour de 38 à 41 M EUR.

Cas 2 : éditeur de logiciels suisse, un écart de multiple limité

Cas construit à titre pédagogique sur les pratiques de marché observées.

Société G SA, éditeur de logiciels métiers basé à Zoug, fait l'objet d'une évaluation dans le cadre d'une opération de refinancement actionnarial. L'échantillon de comparables boursiers retenu fait ressortir un multiple sectoriel de 8,0x l'EBITDA, appliqué à un EBITDA normalisé de 3 MCHF, ce qui conduit à une valeur d'entreprise de 24 MCHF.

Les dotations aux amortissements de Société G s'élèvent à seulement 0,3 MCHF, correspondant pour l'essentiel à l'amortissement de coûts de développement capitalisés, l'entreprise ne possédant ni parc industriel ni immobilier d'exploitation significatif. L'EBIT ressort à 2,7 MCHF, soit un multiple EV/EBIT de 8,9x, un écart limité à 0,9 point avec le multiple EV/EBITDA. Cet écart réduit confirme le profil capitalistique léger de l'entreprise : les deux multiples sont ici interchangeables, sans risque de biais de comparabilité lié à l'amortissement, et l'équipe d'évaluation retient indifféremment l'un ou l'autre comme base de négociation.

Mot du dirigeant

« Dans notre pratique de l'évaluation, nous constatons régulièrement que les dirigeants, et parfois les repreneurs eux-mêmes, ne regardent que le multiple EV/EBITDA communiqué par leur secteur, sans se demander ce qu'il masque. C'est une erreur : l'écart avec l'EV/EBIT est souvent le signal le plus rapide de la véritable intensité capitalistique d'une entreprise.
Un multiple EV/EBITDA flatteur peut cacher un besoin de renouvellement d'actifs qui pèsera sur la trésorerie de l'acquéreur dès les premières années suivant la reprise. À l'inverse, un multiple EV/EBIT élevé dans une entreprise réellement peu capitalistique traduit le plus souvent une politique d'amortissement trop agressive plutôt qu'une charge économique réelle.
Chez Hectelion, nous calculons systématiquement les deux multiples et nous expliquons l'écart observé plutôt que de le passer sous silence. C'est cet écart, correctement interprété, qui permet de fiabiliser la valeur retenue et de sécuriser la négociation, côté cédant comme côté acquéreur.

Aristide Ruot, Fondateur et Directeur Général, Hectelion SA

FAQ : les 10 questions essentielles sur l'EV/EBIT et l'EV/EBITDA

Introduction : ce qu'il faut retenir avant les questions

Les questions suivantes reprennent les interrogations les plus fréquentes des dirigeants et des directeurs financiers lorsqu'ils comparent un multiple EV/EBIT à un multiple EV/EBITDA dans le cadre d'une évaluation ou d'une négociation de cession.

Q1 : Quelle est la différence exacte entre EV/EBIT et EV/EBITDA ?

Les deux multiples rapportent la même valeur d'entreprise à un résultat opérationnel différent : l'EBITDA avant amortissements, l'EBIT après amortissements. L'EBIT est donc toujours inférieur ou égal à l'EBITDA, et le multiple EV/EBIT toujours supérieur ou égal au multiple EV/EBITDA.

Q2 : Pourquoi le multiple EV/EBIT est-il presque toujours supérieur au multiple EV/EBITDA ?

Parce que l'EBIT est obtenu en déduisant de l'EBITDA les dotations aux amortissements, un montant presque toujours positif. Diviser une même valeur d'entreprise par un dénominateur plus faible donne mécaniquement un multiple plus élevé.

Q3 : Quel multiple utiliser pour comparer des entreprises de secteurs différents ?

L'EV/EBIT est en général plus fiable pour comparer des entreprises de secteurs différents, car il neutralise en partie les écarts d'intensité capitalistique que l'EV/EBITDA ignore complètement. Il reste toutefois sensible aux différences de politique d'amortissement entre les secteurs comparés.

Q4 : L'EV/EBITDA est-il un bon proxy du cash-flow disponible ?

C'est un proxy imparfait : il ignore les investissements de maintenance et les variations de besoin en fonds de roulement, deux postes qui peuvent représenter une part significative de la trésorerie générée, en particulier dans les secteurs capitalistiques.

Q5 : Comment la politique d'amortissement d'une entreprise influence-t-elle son multiple EV/EBIT ?

Une durée d'utilité plus longue ou une méthode d'amortissement linéaire plutôt que dégressive réduit la dotation annuelle, augmente l'EBIT et fait donc baisser le multiple EV/EBIT pour une même valeur d'entreprise, sans que l'EV/EBITDA n'en soit affecté.

Q6 : Peut-on utiliser les deux multiples en même temps dans une évaluation ?

Oui, c'est même la pratique recommandée : calculer systématiquement les deux multiples sur un même échantillon de comparables permet de détecter un écart anormal et d'en rechercher l'origine avant de retenir une valorisation.

Q7 : Pourquoi Charlie Munger critique-t-il l'EBITDA ?

Charlie Munger reprochait à l'EBITDA d'exclure des charges réellement supportées par l'entreprise, intérêts, impôts et amortissements, ce qui peut donner une image trop favorable de sa rentabilité économique réelle, en particulier dans les secteurs capitalistiques.

Q8 : Le multiple EV/EBITDA est-il identique en France et en Suisse ?

Non, les niveaux de multiples varient par secteur et par juridiction en fonction de la profondeur du marché des transactions, de la structure de l'échantillon de comparables disponible et des conditions de financement locales. Notre publication sur les multiples sectoriels EV/EBITDA en France et en Suisse détaille ces écarts.

Q9 : Faut-il normaliser l'EBITDA avant de calculer le multiple ?

Oui, systématiquement. Un EBITDA non retraité des éléments non récurrents ou des rémunérations dirigeantes hors marché fausse à la fois le multiple EV/EBITDA et, par ricochet, le multiple EV/EBIT calculé à partir de lui.

Q10 : Quel multiple privilégier pour valoriser une PME industrielle en vue d'une cession ?

Pour une PME industrielle, l'EV/EBITDA reste en général le multiple retenu pour la négociation, car le parc d'actifs des comparables disponibles présente le plus souvent des âges et des politiques d'amortissement trop hétérogènes pour que l'EV/EBIT soit fiable. L'écart entre les deux multiples garde toutefois une valeur de signal diagnostique, à recouper avec le plan d'investissement de maintenance réel de la PME plutôt qu'à utiliser comme base de valorisation à part entière.

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Conclusion : deux lectures complémentaires d'une même valeur

L'EV/EBIT et l'EV/EBITDA ne sont pas deux multiples concurrents mais deux lectures complémentaires d'une même valeur d'entreprise, chacune sensible à un paramètre différent, l'intensité capitalistique pour l'un, les choix comptables pour l'autre. Retenir un seul des deux multiples sans examiner l'écart avec l'autre revient à se priver d'une information de diagnostic précieuse, en particulier dans les secteurs où les actifs immobilisés pèsent lourd dans le compte de résultat. Une évaluation rigoureuse calcule systématiquement les deux multiples, en explique l'écart au regard du plan d'affaires réel de la cible, et ne retient une valorisation qu'une fois cet écart correctement interprété.

Le réflexe le plus sûr reste de résister à l'intuition selon laquelle l'EBIT, parce qu'il intègre une charge réelle, serait automatiquement le multiple le plus rigoureux. Dans un secteur capitalistique, c'est l'inverse : l'EV/EBITDA protège la comparaison des choix comptables d'amortissement, tandis que l'EV/EBIT ne devient fiable qu'une fois l'échantillon de comparables rendu réellement homogène. Confronter systématiquement la valorisation par les multiples à une approche DCF indépendante reste, in fine, le meilleur garde-fou contre un multiple mal choisi ou un échantillon de comparables trompeur.

Synthèse de l'article

L'EV/EBITDA rapporte la valeur d'entreprise à un résultat opérationnel calculé avant amortissements, l'EV/EBIT au même résultat après amortissements. Le multiple EV/EBIT est donc toujours supérieur ou égal au multiple EV/EBITDA pour une même entreprise, l'écart entre les deux croissant avec l'intensité capitalistique du secteur.

L'EV/EBITDA reste le multiple de référence par défaut, y compris dans les secteurs capitalistiques (industrie, transport, énergie, immobilier), précisément parce que les politiques d'amortissement y sont le plus souvent hétérogènes d'un pair à l'autre. L'EV/EBIT devient pleinement utilisable, sans réserve de comparabilité, dans les secteurs à faible intensité capitalistique (services, ingénierie, logiciel), et garde ailleurs un rôle de signal diagnostique plutôt que de multiple de valorisation retenu.

Les cas chiffrés France et Suisse présentés dans cet article montrent qu'un écart de multiple de plusieurs points signale une intensité capitalistique réelle à investiguer, quand un écart limité à moins d'un point confirme un profil capitalistique léger. Quel que soit le multiple retenu, confronter systématiquement sa valorisation à une approche DCF indépendante permet de détecter un écart anormal révélant un échantillon de comparables mal choisi ou un EBITDA mal normalisé.

Cinq erreurs reviennent le plus souvent : mélanger les deux multiples sur un même échantillon, se fier à l'EV/EBITDA seul dans un secteur capitalistique, ignorer les différences de politique d'amortissement entre comparables, ne pas normaliser l'EBITDA avant calcul, et appliquer un multiple coté à une PME non cotée sans décote de taille et d'illiquidité.

Sources

Auteur

Aristide Ruot, Ph.D.
Fondateur | Directeur Général, Hectelion SA